14 février 1887 : les artistes contre la Tour Eiffel

Le 14 février 1887, l’un des plus prestigieux journaux de l’époque, Le Temps, publie une lettre ouverte « contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel ». Cette « Protestation des artistes » , inspirée par Charles Garnier, porte entre autres les signatures des peintres Léon Bonnat, William Bouguereau, Ernest Meissonnier ; des poètes et des écrivains François Coppée, Leconte de Lisle, Alexandre Dumas fils, Guy de Maupassant, Edouard Pailleron, Victorien Sardou, le compositeur Charles Gounod, le sculpteur Eugène Guillaume.

Les artistes s’adressent à Adolphe Alphand, directeur des travaux de l’Exposition Universelle : « Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre… une tour vertigineusement ridicule… dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas »

Le monument destiné à être l’attraction principale de l’Exposition Universelle de 1889 n’est pas encore sorti de la terre qu’il est déjà durement attaqué : la tour serait dépourvue d’esthétisme, d’utilité et défigurerait le paysage urbain de Paris.

Gustave Eiffel riposte immédiatement par sa réponse dans le même journal.

Gustave Eiffel

Tout d’abord il souligne la date tardive de la protestation  : « Pourquoi cette protestation se produit-elle si tard ? Elle aurait eu raison d’être il y a un an, lorsqu’on discutait de mon projet… Aujourd’hui, elle est inutile, tous nos contrats sont passés… les travaux sont commencés, les fondations sont posées et le fer nécessaire à l’édification est déjà commandé ». En effet, le premier coup de pioche était donné il y a trois semaines, le 26 janvier 1887.

La tour (sa tour !) est appelée « monstrueuse », « l’odieuse colonne de tôle boulonnée » et « le déshonneur de Paris ».  Comme elle n’est encore construite, Gustave Eiffel s’étonne qu’on la juge sur un simple dessin et répond : « ma tour, personne ne l’a vue et personne, avant qu’elle ne soit construite, ne pourrait dire ce qu’elle sera. Je crois, moi, que ma tour sera belle. La Tour aura sa beauté propre. Parce que nous sommes des ingénieurs, croit-on donc que la beauté ne nous préoccupe pas dans nos constructions et qu’en même temps que nous faisons solide et durable, nous ne nous efforçons pas de faire élégant ? …. Ma tour sera  le plus haut édifice qu’aient jamais élevé les hommes. Ne sera-t-elle donc pas grandiose aussi à sa façon ? »

D’après les artistes, elle défigurera le paysage parisien : « gigantesque et noire cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l’Arc de triomphe, tous nos monuments humiliés… »

L’ingénieur Eiffel, caricature de Luke, 1889

Vraiment ? Messieurs, « cela fait sourire… En quoi du Champ-de-Mars la tour gênera-t-elle le curieux placé sur le parvis de Notre-Dame qui ne la verra pas ? Regardez si l’Opéra ne paraît pas plus écrasé par les maisons du voisinage qu’il ne les écrase lui-même… ». Et puisque les artistes l’appellent « inutile », Eiffel leur prouve le contraire : « Non seulement la tour leur [aux scientifiques] promet d’intéressantes observations pour l’astronomie, la chimie végétale, la météorologie et la physique, non seulement elle permettra en temps de guerre de tenir Paris constamment relié au reste de la France, mais elle sera en même temps la preuve éclatante des progrès réalisés en ce siècle par l’art des ingénieurs ».

Edouard Lockroy, ministre du Commerce et de l’Industrie et fervant défenseur de la tour, écrit non sans moquerie à Adolphe Alphand ces paroles : « Ce que je vous prie de faire, c’est de recevoir la protestation et de la garder. Elle devra figurer dans les vitrines de l’Exposition. Une si belle et si noble prose, signée de noms connus dans le monde entier, ne pourra manquer  d’attirer la foule et peut-être de l’étonner ».

Lors de l’ouverture de l’Exposition Universelle de 1889, la Tour Eiffel triomphe : 32 millions de visiteurs sont venus du monde entier pour la voir parmi lesquels 1 968 287 ont eu le courage de la monter.

Le saviez-vous ?

Guy de Maupassant, l’un des plus acharnés protestataires, venait souvent manger à la Tour Eiffel en disant que « c’est le seul endroit où je ne la vois pas ».

Guy de Maupassant par Nadar
Sources : Michel Carmona, Eiffel, Fayard, 2002
14 février 2019, Ekaterina Tolstykh    
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