Hôtel de Sens – Bibliothèque Forney dans le quartier du Marais

La série de sept articles intitulée  « Les plus belles bibliothèques de Paris et leur histoire » s’ouvre par le premier chapitre consacré à la bibliothèque Forney installée à l’hôtel de Sens . 

Façade actuelle de l'hôtel de Sens
Façade actuelle de l’hôtel de Sens

C’est grâce à un véritable miracle que nous pouvons admirer aujourd’hui l’habitation des archevêques de Sens datée de la fin du XV siècle et située en plein cœur du Marais. Dégradé, morcelé, vandalisé, mais survécu, l’hôtel de la rue du Figuier est l’un des rares joyaux de notre vieux Paris. Son sauvetage lui a donné une nouvelle vie : depuis 1961 l’hôtel de Sens accueille la bibliothèque Forney. Dévoilez son histoire et ses secrets.

Les archevêques de Sens

Les archevêques de Sens étaient  métropolitains des évêques de
Paris jusqu’à l’élévation du siège parisien en archevêché en 1622. Ils ont prit
une telle importance dans la conduite des affaires du royaume  qu’ils
étaient obligés de résider souvent dans la capitale.

Pour s’y loger, ils usent au cours du XIII siècle du droit de gîte dû par les abbayes à leurs métropolitains. Depuis 1296, ils possèdent l’hôtel des Barrés, dans le Marais actuel, acheté par l’archevêque Etienne Béquart. Mais ce logis est réuni en 1366 par Charles V le Sage à sa résidence de Saint-Paul. En échange le roi de France leur donne la maison de son ancien maître de requêtes, Jean d’Hestoménil.  Les archevêques s’accommodent près d’un siècle de leur nouvelle demeure, « amortie et convenablement disposée ».

Etienne Tristan de Salazar (1441-1519)

Tristan de Salazar
Tristan de Salazar

Né en 1441 de Jean de Salazar, chef militaire espagnol, et de Marguerite de la Trémouille, fille naturelle de George de la Trémouille, Tristan est sacré  l’archevêque de Sens en 1474. Il rempli de hautes fonctions près des rois de France : Louis XI, Charles VIII et Louis XII.

Prélat aux goûts d’artiste, Tristan de Salazar aime le faste à tel point que les critiques s’acharnent contre lui. On dit qu’il « avoit le cœur ouvert à toute malice et clos à toute vertu, qu’il estoit aussi digne d’être archevêque, comme le Turc d’estre pape » (« Les Marguerites historicales » par Jean de Massue, 1497).

On lui rapproche d’avoir recherché les procès, d’avoir été avide des bénéfices.
Pourtant, il était un grand mécène et amateur d’art et de constructions. C’est à Paris qu’il a entrepris des travaux les plus spectaculaires. Le vieil hôtel
donné jadis par le roi de France ne lui convient pas, il le fait donc raser
pour élever à sa place une toute nouvelle demeure élégante.

Hôtel de Sens

Malheureusement, il n’existe pas de plan ou de dessin de l’hôtel à l’époque de Tristan de Salazar. Contentons-nous du document le plus ancien daté du début du XVIII siècle.

Hôtel de Sens au XVIII siècle
Hôtel de Sens au XVIII siècle

On y voit le logis situé entre cour et jardin et enfermé par les deux bâtiments, l’un au long de la rue du Figuier, l’autre de la rue de la Mortellerie. L’hôtel fait penser à un château fort avec ses échauguettes (tourelles d’angle) permettant de surveiller les rues avoisinantes au temps où le guet ne suffisait pas pour assurer la sécurité. Le donjon, qui abrite une cage d’escalier à vis, complète cet aspect.

La cour et le donjon de l'hôtel de Sens
La cour et le donjon de l’hôtel de Sens

L’élégant porche gothique, la voûte d’entrée aux fines arcatures ogivales, les hautes fenêtres annoncent une fastueuse demeure de plaisance.

La chapelle de son hôtel (aujourd’hui disparue) gardait parmi les trésors le suaire et le pied de saint Barthélemy acquis par Tristan de Salazar à Gènes.

Il y possédait aussi une riche bibliothèque constituée de beaux livres reliés à ses armes et conservés aujourd’hui à la bibliothèque de l’Arsenal. De plus, en son hôtel vit un « maître tapissier  de haute lisse » Allardin de Souyn, auteur de très belles tapisseries conservées au Trésor de la cathédrale de Sens.

L’entrée de l’hôtel est protégée par une porte massive en chêne, à deux vantaux, semée de têtes de clous. Le tympan au-dessus porte les armes de France avec les fleurs de lys, ceux de l’archevêché de Sens sommé d’un chapeau de sinople [de couleur verte], et celui de Tristan de Salazar aux étoiles et feuilles de nénufar.

Les armes sur le tympan à l’entrée de l’hôtel de Sens

Après la mort de Tristan de Salazar, ses successeurs, tous des riches prélats disposant d’hôtels particuliers à Paris, n’habitent pas souvent celui-ci.  Cet abandon est peut-être bienfait car si les archevêques y avaient tous résidé, sans doute auraient-ils modifié le logis médiéval.

La reine Margot

L’ex-épouse d’Henri IV a laissé durant son bref séjour dans l’hôtel de Sens un souvenir bien sanglant.

Reine Margot
Reine Margot

C’est à Renaud de Beaune (archevêque de Sens entre 1596-1606) qu’Henri IV demande de prêter l’hôtel à Marguerite de Valois, dont il a divorcé en 1599. Elle déploie un grand faste dans sa nouvelle résidence. Agée de 52 ans, Marguerite n’est plus la première beauté de la cour. Le chroniqueur de l’époque, Tallemant des Réaux  nous trace son portrait sans indulgence :

« Elle estoit coiffée de cheveux blonds, pour
cela, elle avoit de grands valets de pied blonds que l’on tondait  de temps en temps. Elle avoit toujours de ces
cheveux-là dans sa poche, de peur d’en manquer
 ».

Envahi par l’embonpoint et la calvitie, elle s’efforçait pourtant de réparer l’œuvre des années pour demeurer la séduisante reine Margot. Deux de ses pages, beaux jeunes gens de vingt ans, Julien Date et Vermond, se disputent ses faveurs. Julien parut un instant le préféré à la grande fureur de l’autre.

Le 5 avril 1606, à midi, en rentrant de la messe, Margot voit Julien Date assassiné par un rival jaloux. Elle jure de « ne boire ni manger » avant que la justice soit faite. On dresse l’échafaud devant l’hôtel de Sens et le coupable aura la tête tranchée sous les yeux de la lionne blessée.

L'exécution de Vermond devant l'hôtel de Sens
L’exécution de Vermond devant l’hôtel de Sens

Cet éclat fait grand bruit :

« La reine Venus, demi-morte
De voir mourir, devant sa porte
Son Adonis, son cher amour,
Pour vengeance a, devant sa face,
Fait desfaire, en la mesme place,
L’assassin presque en mesme jour… 
»

Elle quitte aussitôt l’hôtel de Sens et s’installe dans un autre qu’elle se fait construire, quartier Saint-Germain.

Une très longue période d’abandon

En 1622, le siège épiscopal de Paris se trouve vacant en même temps que celui de Sens. Les circonstances sont favorables pour ériger Paris en archevêché. C’est un grave changement pour le prestige de l’hôtel de Sens : désormais il est loué aux particuliers et aux industriels.

En 1689, les fermiers des Messageries, coches et carrosses de Lyon, Bourgogne et Franche-Comté louent des parties du bâtiment, puis déménagent en 1743 en laissant le bâtiment très délabré. C’est à cette époque qu’il commence à être morcelé, divisé en appartements.

A la Révolution, l’hôtel est vendu comme bien national et transformé au XIX siècle par des différents propriétaires en entreprise de roulage, puis en fabrique de conserves alimentaires, en confiturerie de Saint-James et en un dépôt de verrerie qui recouvre la cour de l’hôtel d’une verrière. Voici ce qu’on lit
dans la revue archéologique de 1847 : « Ces salles travesties en misérables réduits et subdivisées par des compartiments de plâtre servent maintenant de gîte à des artisans…»

En 1842, Victor Hugo milite pour la sauvegarde de l’hôtel de Sens, mais rien ne change. En 1887, Charles Garnier, président de la société des Amis des monuments parisiens, lance une nouvelle campagne d’opinions et recueille les signatures de nombreux artistes.

Enfin, les travaux !

Il faut attendre 1911 pour que la ville de Paris achète pour 730 418 F ce « bibelot d’art » à son propriétaire, Mr Leroy. L’édifice est en état de dégradation extrême.

L'hôtel de Sens en 1912
L’hôtel de Sens en 1912

L’hôtel est classé Monument Historique l’année suivante, mais les travaux de restauration ne débutent qu’en 1930 pour s’achever dans les années 1950. L’installation d’une bibliothèque y est décidée.

Bibliothèque Forney

Aimé-Pierre-Samuel Forney (1819-1879) était un homme d’affaires. N’ayant pas d’enfants il rédige un testament dans lequel il témoigne de son attachement à Paris, une ville dans laquelle il avait passé son existence et fait fortune.

Aimé-Pierre-Samuel Forney
Aimé-Pierre-Samuel Forney

Il lègue 200 000 francs aux écoles et crèches, ainsi qu’à la création d’une bibliothèque populaire.
La Commission centrale des bibliothèques décide donc de créer une bibliothèque professionnelle d’art et d’industrie  où les travailleurs pourraient venir le soir après le travail pour consulter, copier, étudier, prêter à domicile des ouvrages leur permettant de perfectionner leur art et compléter des  connaissances. L’établissement a pris le nom de son bienfaiteur, la bibliothèque Forney.

Elle ouvre ses portes le 1 mars 1886 au N 12, rue Titon, dans le faubourg Saint-Antoine. Avec le temps, ses locaux étaient devenus insuffisants et vétustes. Le projet de son déménagement à l’hôtel de Sens était adopté en 1929.

Aujourd’hui

La bibliothèque Forney est installée dans l’hôtel de Sens après de longs travaux à partir de 1961.

Section "Peinture" dans la bibliothèque Forney
Section « Peinture » dans la bibliothèque Forney

C’est un établissement de rayonnement mondial, ouvert à tous, conservant les documents les plus précieux (livres du XVIII siècle, anciennes affiches), ouvrages spécialisés sur l’artisanat (métiers d’art : travail du bois, du fer, de la terre, du verre, textile), sur l’art décoratif
(céramique, costume, décoration intérieure, design… ) sur l’art (peinture,
sculpture, architecture…).

Le prêt y est actif, puisqu’un lecteur peut emporter 10 documents pour 15 jours.

Venez l’admirer, la visiter, y étudier, y prêter au N 1, rue du Figuier, Paris 4 !

Détail du décor dans la salle de lecture
Détail du décor dans la salle de lecture

Le saviez-vous ?

La rue du Figuier est appelé ainsi en souvenir du figuier que la reine Margot a fait abattre en 1605 pour faciliter le passage de ses carrosses !

La reine Margot rentre en carrosse à l'hôtel de Sens
La reine Margot rentre en carrosse à l’hôtel de Sens

Sources :
C. Chevrel,Hôtel de Sens, bibliothèque Forney, 1983
A. Robida,Paris de siècle en siècle, édition du XIX siècle

13 novembre 2018, Ekaterina Tolstykh    
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