Louis de France, chasseur de loups autour de Paris

« – Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents !

– C’est pour te manger !

Et, en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon Rouge, et la mangea ».

Loup, gravure de Gustave Doré

Paru en 1697, l’un des plus célèbres contes de Charles Perrault reflète le paroxysme des agressions de loups sur l’homme à la fin du règne de Louis XIV. Appelé « animal diabolique », « fléau de Dieu », « bête sauvage », le loup ravage le pays et jette en détresse la population de tout le royaume.

  • Méchant loup d’Ile de France

A la fin du XVII siècle, l’île de France reste toujours l’une des zones rouges où la population vit une véritable psychose. Des loups y étaient si répandus que nul personne, ni bête ne pouvait aller à la campagne avec sûreté de leur vie.

Entourée des champs, des faubourgs où s’exercent les activités d’élevage, des multiples massifs forestiers, des plateaux « openfilds »,  la région parisienne offre un cadre propice aux rencontres bien dangereuses.

La « Bête de l’Yvelines » (1677-1683) dévore et blesse gravement au sud-ouest de l’Ile-de-France près de 200 victimes. Un curé met sous les yeux du roi  plus de 190 extraits d’actes de sépulture de femmes et d’enfants qui venaient d’être égorgés et dévorés par des bandes de loups.

Du 29 octobre 1692 au 9 mars 1693, dans les bois de Marcoussis, à une trentaine de kilomètres de Paris, on enterre cinq restes d’enfants mangés par des loups. Rares sont les contrées qui ignorent le danger.

Cette crainte de vorace prédateur incite le pays de faire une véritable guerre aux loups.

  • Chasse de loups : sport royal

Nulle autre chasse ne permettait de mettre en valeur ses capacités que la chasse de loups à courre, jusqu’à l’épuisement de l’animal connu pour sa vitalité et l’endurance.

Parmi les grands chasseurs de loups, le roi de France Louis XIII y excellait : il savait « bien choisir la courre et y placer les lévriers pour prendre le loup » (Robert de Salnove). Louis XIV, son fils, s’y  distinguait également en chassant le loup dans les propriétés royales, qui s’étendaient de Villepreux à Meudon et de Voisins le Bretonneux à Marly et comprenaient quelques 15 000 hectares avec une trentaine de fermes.

Mais c’est le fils de Louis XIV qui trouvait dans la rudesse de l’exercice une véritable passion.

  • Fils du roi

Louis de France, dit Monseigneur, ou le Grand Dauphin (1661-1711), partage avec son père la passion pour la chasse et les bâtiments.

Portrait de Louis de France par Hyacinthe Rigaud

Monseigneur était de taille moyenne, blond, joufflu, empâté, un grand collectionneur et amateur d’art, d’objets rares et précieux, raffolant des spectacles, notamment d’opéras. Débordant de vitalité, il courait les bals et les déguisements, ne se refusait jamais les aventures galantes.

A la guerre il était brave et se montra valeureux, adoré des soldats par son air débonnaire, sa générosité et son naturel souriant.  A cheval il avait fière allure   et gagna rapidement la réputation de fin chasseur.

  • Tableau de chasse du Grand Dauphin

C’est grâce au Journal du marquis de Dangeau que nous pouvons suivre les chasses du Grand Dauphin. Du 12 juillet 1684 au 16 janvier 1711, le fil de Louis XIV a couru  1 022 chasses au loup ! Toute son activité cynégétique  s’est concentrée sur la région parisienne, à moins de 25 km du cœur de Paris où les loups y étaient bien présents.

Un millier de loups battus, impressionnant si on prend en compte les obligations qui s’imposaient au Dauphin : campagnes militaires, présence nécessaire aux cotés du roi lors des cérémonies et des fêtes, problèmes de santé, mauvais temps.

Le 6 septembre 1684, le fils du roi court jusqu’à 8 lieues (32 km) de Versailles, dîne en milieu de journée à Sainte-Geneviève-des-Bois chez les Noailles et revient avant la nuit « après avoir pris son loup ». Il tue six loups le 10 novembre de la même année et n’hésite pas à demander l’hospitalité à grands personnages pour se rapprocher d’autres lieux de chasse comme la forêt de Sénart ou celle de Livry, qui regorgent de loups.

Le 21 mars 1685, « la chasse fut fort rude : il y eut sept ou huit chevaux de crevés à la course ». Le 11 avril suivant, la poursuite d’un loup le transporte à 10 lieues (40 km) de Versailles où il ne revient qu’à 11 heures du soir. Le 18 janvier 1686, la chasse le mena si loin qu’à l’entrée de la nuit il se trouva bien plus près d’Anet que de Versailles, ses chevaux étaient tous rendus. En cette année 1686 le Dauphin put se consacrer entièrement à son « divertissement », il sortit 101 fois et 101 fois il revint victorieux ! Les loups s’aventuraient même jusqu’aux portes de la capitale puisqu’à cinq reprises le fils de Louis XIV va les chasser dans le bois de Boulogne.

Le 8 octobre 1689, abandonné par le roi, Madame [son épouse] et les princesses, repartis en calèche, Monsieur persiste à courre le loup en forêt de Fontainebleau et en revient victorieux.

La passion que prit le Grand Dauphin pour la chasse au loup donna lieu en 1682 à la constitution d’un équipage supplémentaire, financé par sa cassette personnelle.

  • Louveterie du Grand Dauphin

Le service de vénerie, l’un des plus prestigieux, dépendait de la Maison du Roi et était divisé en quatre principaux départements : le chenil pour les équipages à courre du cerf, du daim, du chevreuil, du lièvre et du renard, le vautrait pour ceux du sanglier, la volerie (fauconnerie) et la louveterie pour ceux du loup.

Réuni à la louveterie du roi, l’équipage du Grand Dauphin fut placé sous les ordres du marquis d’Heudicourt, grand louvetier de France. En 1708, la louveterie de Monseigneur comptait 50 chevaux de selle et une meute de 100 chiens. Pour en assurer la conduite et l’entretien, le personnel était à l’avenant.

Le Grand Dauphin ne regardait pas à la dépense. Il avait crée six charges de gentilshommes, lieutenants ordinaires de la louveterie, qui disposaient chacun de 1 500 livres d’appointement, davantage que les gages du grand louvetier du roi ! En dessous d’eux venaient six veneurs ou piqueurs, montés à cheval pour faire chasser les chiens. A l’échelon inférieur officiaient seize valets (huit valets de limiers, six gardes-laisse de lévrier, deux valets de chiens) et un pourvoyeur de l’écurie  des chevaux pour le loup. Le service était pourvu enfin d’un aumônier.

A compter du 15 juin 1686, Monseigneur ordonna que tous les gens qui voudraient le suivre à la chasse au loup auraient des habits de drap vert avec du galon d’or. Aux yeux de certains veneurs ce fut le plus splendide et le meilleur équipage de loup qui existât. L’équipage chassait toute l’année une fois par semaine. Le loup aux abois  était encore servi à l’arquebuse et non à l’épée.

  • Grand spectacle

Lorsque Monseigneur le Dauphin allait chasser au bois, ça attirait bien des curiosités. Le 9 novembre 1708, « il vint beaucoup de dames de Paris pour voir la chasse qui fut très belle ». En vue de ne rien perdre du spectacle, les carrosses s’y pressaient de toutes parts. Le 9 juillet 1700, il accorde l’honneur à son fils, le duc de Bourgogne, tuer l’animal « à coup d’épée » et le 7 septembre 1701, il assure à son troisième fils, le duc de Berry, « le plaisir de blesser le loup » devant les yeux de tous les courtisans.

Chasse royale, illustration tirée du catalogue de l’exposition « Versailles. La vie dans le Grand Parc au temps de Louis XIV », éd. Grand Parc Versailles

Une fois le loup est piégé, on procéde à la mise à mort de l’animal. Exercice pas facile, car les chiens renâclent à consommer de la chair de loup. Ce n’est qu’à force de dressage que les louvetiers incitaient  leurs chiens à faire curée du loup. Dans l’équipage du Grand Dauphin, le spectacle était servi à Versailles même. Le 26 août 1684, après une chasse à laquelle participa Madame « avec un grand plaisir », c’est dans le parterre de l’Amour que la curée est mise en scène. Le 29 novembre suivant, Monsieur, convalescent, peut voir de son lit « la curée du loup que les chiens avaient pris ».

En souvenir glorieux de cette vie de chasseur de loups, le fils de Louis XIV commande à François Desportes un imposant tableau pour son château de Meudon. Datée de 1702, sur cette Chasse au loup, on voit la Seine en contrebas, férocité d’un loup acculé à l’hallali par des chiens déchaînés et le Dauphin lui-même qui sort du bois avec son équipage pour achever l’animal.

François Desportes, Chasse au loup, 1702
  • Bilan de la chasse du Grand Dauphin

En début du XVIII siècle, les loups n’étaient plus très nombreux autours de Paris. La passion d’un chasseur comme le Grand Dauphin avait contribué à les raréfier. Dans les dix dernières années de son activité, trente-deux sorties furent même infructueuses soit deux fois plus qu’avant 1700. Par rapport aux années 1680 où le loup était si nombreux, le déclin est sensible : « on n’en trouva point ». Le Mercure de France  écrit en janvier 1688 : «Il n’y en a guère présentement aux environs de Paris : Monseigneur le Dauphin les en a purgés ».

C’est un jugement trop rapide : le loup n’avait pas déserté l’Ile-de-France lorsque succombe son pire ennemi le 14 avril 1711 dans son château de Meudon et il faut attendre les années 30 du XIX siècle pour qu’en Ile de France le loups soit éradiqué.

Source :

J.-M. Moriceau, L’homme contre le loup. Une guerre de deux mille ans, éd. Fayard, 2013

Savoir plus :

Philippe de Courcillon de Dangeau, Journal.

 

 

27 janvier 2019, Ekaterina Tolstykh    
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